Le sport en dose intensive.

Cela fait un petit moment que je souhaitais vous faire partager cet article paru dans Sport et Vie et écrit par Marc Kluszczynski qui traite de la pratique du sport en dose intensive.

Au début de l’année passée, une thèse de médecine tout à fait passionnante faisait le point sur l’effet à long terme de la compétition cycliste sur la santé de ses pratiquants. Un sujet délicat puisque l’actualité fait souvent mention de décès inopinés survenus chez des jeunes coureurs qu’a priori rien ne prédestine à un tel drame et que l’on sait, par ailleurs, que plusieurs grands champions sont décédés précocement comme Copi (40 ans), Bobet (58 ans), Nencini (49 ans), Koblet (39 ans), Anquetil (53 ans), Ocana (48 ans), Pantani (34 ans) ou encore Fignon (50 ans). Y aurait-il une malédiction attachée à ce sport ? Pas vraiment ! D’autres grandes stars de la petite reine ont vécu beaucoup plus longtemps. On pense à Gino Bartali (85 ans) ou Ferdi Kübler (93 ans). Pour mesurer l’impact du sport intensif sur la longévité, il fallait donc s’engager dans une étude rigoureuse de la situation. L’un des premiers à s’y atteler sérieusement fut le Docteur Jean Pierre de Mondenard en 1999. A l’époque, il avait montré que l’espérance de vie des coureurs cyclistes ayant participé au Tour de France entre 1903 et 1939 était de 75 ans, c’est-à-dire plus longue que l’espérance de vie moyenne des français. Puis la relation s’inversait et la durée de vie des champions d’après-guerre (+/- 60 ans) était très nettement inférieure à celle de la population masculine (77 ans). Il mettait cela sur le compte d’une augmentation massive des charges de travail et d’un recours au dopage devenu systématique. Cela paraît cohérent. En même temps, il faut se méfier des statistiques de mortalité lorsqu’elles sont réalisées sur des populations encore relativement jeunes. On peut facilement avoir l’impression d’un raccourcissement de la vie alors qu’il ne s’agit en réalité que d’un biais statistique puisque, par définition une moyenne de ce type-là ne repose que sur les morts et donc ne tient pas compte de ceux qui restent encore en vie. Lors d’une étude plus récente de l’Institut de recherche médicale et d’épidémiologie du sport (IRMES), des calculs ont été faits sur les 238 coureurs du Tour de France nés après 1930. Seulement 25 d’entre eux sont décédés à un âge moyen de 49,8 ans. Cela ne veut pas dire qu’il s’agit de la longévité moyenne promise à l’ensemble du groupe. Celle-ci ne pourra être déterminée qu’à la mort du dernier représentant. Pour avoir une idée plus juste de l’impact réel du cyclisme à haute dose sur la santé, on doit donc recourir à des comparatifs dans les différents groupes d’âge. Et encore ! Comme on meurt relativement peu avant 50 ans, le recueil trop faible de données risque de ne produire aucun constat significatif. Le docteur Ronan Sizun de l’université de Besançon a donc procédé de façon un peu différente en ne se focalisant pas seulement sur la mortalité des anciens coureurs mais en s’intéressant aussi à la morbidité, c’est-à-dire le taux de personnes malades. Pour cela, il a collecté l’ensemble des informations médicales provenant de 755 anciens participants aux différents Tour de France entre 1947 et 2009. Cette première phase de recueil de l’information fut difficile à réaliser. Car si ces coureurs sont généralement très bien suivis sur le plan médical pendant leur carrière, ils échappent aux radars à l’âge de la retraite. En clair, on ne sait pas du tout ce qu’ils deviennent ! On doit alors les repêcher un par un.

Première constatation : les anciens champions présentent nettement plus de troubles du rythme cardiaque que le tout venant de la population ! L’origine de cette pathologie peut être congénitale. Le plus souvent, elle est la conséquence directe des efforts imposés à l’organisme. Beaucoup d’anciens pros souffrent ainsi de tachycardie (emballement sporadique du rythme cardiaque) en raison d’une hypertrophie de l’oreillette gauche qui persiste même après l’arrêt de l’activité. La proportion de sujets atteints est de 13,3% dans le groupe de cyclistes contre 1% dans la population générale. Il grimpe même à plus de 30% chez les coureurs âgés de plus de 75 ans, c’est-à-dire trois ou quatre fois plus que la moyenne. Enfin 22% d’entre eux ont dû subir la pose d’un pacemaker. Ceci dit, on peut vivre longtemps et même confortablement avec une fibrillation auriculaire. La vraie menace serait qu’une telle pathologie se communique aux ventricules. Dans ce cas-là, la mort survient en quelques minutes. Heureusement, ce n’est pas le cas puisque, dans l’étude précitée, seulement 2,8% des anciens cyclistes présentaient une insuffisance cardiaque ventriculaire, ce qui est moins que leurs collègues non sportifs du même âge. Le coup de sonde est plutôt encourageant. D’autant qu’on trouvait aussi chez ces anciens champions des pressions artérielles basses (19,1% d’hypertendus contre 34,7% dans la population générale) et des taux de cholestérol raisonnables (seulement 18,3% dépassent le seuil d’alerte contre 36,9% dans la même tranche d’âge). Bref les anciens cyclistes sont plutôt en bonne santé avec notamment des taux d’infarctus du myocarde (4,9%), d’accident vasculaire cérébral (3,4%) et même de cancers (7,8%) plus bas que la moyenne, ce qui contredit la représentation que l’on se fait des dangers de la profession. Attention toutefois aux années qui suivent immédiatement l’après carrière. A l’âge de la retraite, il apparaît en effet qu’il est difficile de résister à la bonne chère dont on s’est privé si longtemps, parfois aussi à l’alcool et à la cigarette. Les fumeurs constituaient ainsi 30% de l’échantillon (un taux similaire à celui de la population générale) avec comme différence que l’adoption de la cigarette a souvent été plus tardive chez eux puisque, dans la moitié des cas, ces anciens cyclistes ont commencé à fumer dans les deux années qui ont suivi la fin de carrière. Cette observation est d’autant plus préoccupante que l’inhalation de la fumée vient irriter un arbre bronchique fragilisé par des années d’effort. Les hauts débits de ventilation caractéristiques des sports d’endurance favorisent en effet le développement d’une pathologie appelée bronchoconstriction induite par l’exercice (BIE ou également appelée asthme de l’effort). Celui-ci concerne jusqu’à 42,1% des anciens cyclistes. Même tableau pour les varices. Elles sont très répandues chez ces champions et résultent bien évidemment de l’hyperpression sur le système veineux superficiel. Plus rarement mais de façon tellement spécifique au sport cycliste que l’on se doit d’en dire un mot, les coureurs rencontrent un problème d’endofibrose iliaque externe. Là encore, il s’agit de la conséquence directe du mouvement de pédalage qui génère une flexion répétée de l’artère. Celle-ci peut finir par se détériorer, ce qui se traduit par des douleurs brutales et le sentiment que la jambe « ne répond plus » aux commandes nerveuses. Cette affection touche jusqu’à 20% des coureurs professionnels à un stade ou l’autre de leur vie. Un classique ! Et pourtant, elle est souvent mal diagnostiquée ou trop tardivement. Il est vrai que l’endofibrose iliaque n’a été décrite qu’en 1984 pour la première fois et que la plupart des médecins non spécialisés ignorent encore son existence. Comme pour les varices, le traitement chirurgical donne d’excellents résultats. On le voit, ce bilan de santé des cyclistes est globalement positif, ce qui se reflète aussi dans les bons taux de survie aux différentes classes d’âge. Dans l’étude du docteur Sizun, celui-ci est au moins identique à celui de la population générale, voire légèrement supérieur même si la différence en faveur des cyclistes n’est que rarement significative en raison de la faible population de l’échantillon. Un petit bémol toutefois : les champions nés entre 1920 et 1929 sont plutôt moins nombreux à atteindre l’âge de 70 ans que les autres. Le fait d’avoir réalisé des carrières après la Guerre dans une période de grande consommation d’amphétamines joue peut-être un rôle. Mais cela ne suffit pas à inverser la tendance générale plutôt réjouissante. Cette conclusion rejoint celle des épidémiologistes espagnols qui viennent eux aussi de publier un travail montrant que les cyclistes qui ont participé au Tour de France entre 1930 et 1964 vivent en moyenne 17% plus longtemps que la population générale. Ceux de la génération actuelle bénéficieront-ils du même crédit d’année ? Ce n’est pas sûr du tout. Au fil des générations, le sport a changé. Les adjuvants de l’effort aussi ! Puis les charges de travail ont explosé. Que deviendront les Voeckler, Evans, Wiggins, Gilbert et autres Valverde à l’âge de la pétanque et des parties de belote ? Bien malin qui peut le dire ! Dans une étude de l’IRMES, déjà évoquée et qui avait été présentée dans le cadre de son symposium annuel à Paris en 2010, les auteurs avaient repris les dossiers des 721 cyclistes classés dans les dix premiers des Tour de France et d’Italie entre 1909 et 2009. Ils avaient découpé cette population en tranches de dix années. Selon des calculs forcément intermédiaires puisque 51% des coureurs étaient encore en vie au moment d’établir des moyennes, il apparaissait que les coureurs vivaient plutôt plus longtemps que les autres, sauf pour ceux qui étaient nés dans les années 70 et qui avaient disputé le Tour de France dans les années 90, ce qui correspond aux grandes années de l’EPO. Dans ce sous-groupe particulier, l’étude révélait au contraire un nombre anormalement élevé de décès précoces et violents. Moralité : le sport ne nuit pas à l’espérance de vie. Même quand on le pratique à des doses intensives. Le dopage, si !

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